IMARHAN

Marie Planeille

Imarhan, à l’ombre d’Aboogi. Des syncopes mélodieuses à la litanie lancinante des notes, en passant par les psalmodies des mots prononcés avec lenteur, tout contribue dans le nouvel album d’Imarhan à un calme de velours. L’aura sereine de la maturité, de l’acceptation du destin se propage. À s’y méprendre, on oublierait presque que, derrière la douceur des accords, se cache une réalité acerbe, celle vécue par les touaregs de l’extrême sud de l’Algérie et véhiculée par les mots d’Imarhan. 

Face à un manque cruel de services publics et au fléau du chômage, la bande des cinq amis, porte-paroles de la nouvelle génération de Tam’, décide de dénoncer l’assujettissement, la censure dont les Tamasheq ou Kel Awal -les hommes de la parole- continuent d’être les victimes. C’est que la musique, en tant qu’espace de transgression, donne un autre souffle. Elle élève l’âme au-delà des aspérités du quotidien et sème les graines de l’espoir sur un sol chaotique. 

Tout n’est pas que poussière et gravats à Tamanrasset. De nouveaux sillons s’inscrivent dans le sable, marquent une renaissance dans l’espace en friche et ouvrent le champ des possibles. La persévérance et la volonté ont ainsi mené Imarhan à construire à partir d’une cahute le seul studio d’enregistrement de la région. Sous le toit de paille rond, dans l’arrière-cour de la ville et de la société, Aboogi devient un refuge musical, un lieu de rassemblement, d’apprentissage et de transmission. C’est dans ce lieu de résidence, propice aux collaborations internationales, que le troisième album d’Imarhan a été entièrement enregistré en mars 2020. Plus acoustique, plus feutré, il sublime l’échange d’idées musicales grâce aux participations du grand poète en langue tamasheq Mohammed Ag Itlal, dit Japonais, disparu récemment, d’Abdallah Ag Alhousseyni de Tinariwen, du musician gallois Gruff Rhys et de la chanteuse soudanaise Sulafa Elyas.

Aboogi est un album où se mêlent langues, cultures, rêves, histoires et espoirs. S’y distille une oscillation musicale, un mouvement pendulaire entre euphorie rythmique et douce balade atemporelle. Les tessitures sonores plus introverties de ce troisième album tendent à privilégier subtilement l’alchimie des instruments acoustiques sans pour autant négliger la qualité de la production discographique.

Orpailleur des temps modernes, Imarhan redonne à la ville de Tam ce qu’elle lui a offert et fait briller les pépites de la culture tamasheq grâce à une énergie vibrante qui transcende le passé de l’errance, de l’exil, les souffrances de l’humiliation et consacre, avec confiance, sa place sur la mappemonde de la créativité musicale.